Un mois après le lancement des travaux – pose de clôture et terrassement – le centre de tri interdépartemental de Masseube continue de cristalliser les tensions dans et autour de la bourgade astaracaise. Riverains et défenseurs de l'environnement répliquent au président de la société publique locale (SPL) Tri-O, Francis Dupouey et n'abandonnent pas l'espoir de voir le projet avorté si les instances administratives penchent dans leur sens.
C'est de bonne guerre et de bon ton après la folle quinzaine olympique des frères Lebrun et du Gersois de passage Simon Gauzy. Les opposants au centre de tri interdépartemental de Masseube relancent la partie de ping-pong engagée avec les dirigeants de Tri-O, SPL issue de trois syndicats mixtes départementaux et promotrice du projet. Autour de la table pas de discussion, on se renvoie la balle par voies de presse du revers ou de recours slicés devant le tribunal administratif, en attendant le set décisif, probablement face à la juridiction bordelaise. Francis Dupouey, président de Tri-O, très arqué sur la défense depuis les balbutiements du projet, a placé une première banderille début juillet, faisant savoir que le rouleau-compresseur des travaux entamés allait mettre fin à une partie un peu trop longue à son goût. Assez impuissants face aux topspins des engins de chantier, les opposants (Collectif Protégeons Masseube, Amis de la Terre 32, Bien Vivre dans le Gers) ne lâchent pas l'affaire, et gardent bon espoir de voir les instances administratives leur offrir une victoire sur tapis vers, probablement à l'automne.
Le train face au train-train des camions ?
Cheval de bataille des anti-centre : les nuisances liées au fonctionnement d'une usine de plus de 8000m2, traitant annuellement près de 35 000 tonnes de déchets. Bruit donc, odeurs évidemment, mais aussi et surtout va-et-viens de camions depuis le nord (Gers) et le sud (Hautes-Pyrénées, Comminges) de Masseube. Si le nombre aujourd'hui retenu par Tri-O fait état de 35, en poids lourds quotidiens, ce que les collectifs massylvains ne contestent pas, ces derniers préfèrent le nombre de 70, en nombre de déplacements. « Une base à laquelle de nombreux passages sont à rajouter. Il faudra rajouter les camions qui emporteront les balles (NDLR : les cubes) triées vers les centres qui les achèteront » argue Roland Salès, des Amis de la Terre 32, avant de dresser une comparaison avec le centre de tri de Clermont-Ferrand, à la capacité relativement similaire (40 000 tonnes/an) pour « 150 passages en moyenne par jour ». Pour Henri Marseillan, riverain et opposant, « soit nos porteurs de projet ignorent ce qu'implique un centre de tri de 35 000 tonnes de déchets, et c'est inquiétant. Soit ils minimisent les nuisances pour rendre leur projet acceptable et c'est très inquiétant », rappelant que Tri-O a constamment revu à la hausse l'estimation – de 7 à 8 camions en 2019 à 35 aujourd'hui.
La solution du train, balayée d'un revers long de ligne de chemin de fer par Francis Dupouey, garde encore les faveurs de ceux qui préfereraient que les déchets soient une affaire réglée en petit comité. Chacun ses restes, pour les gersois à Auch zone de Lamothe, le site actuel. Trop vétuste disent les uns, question de volonté répondent les autres, qui voient dans la proximité immédiate des rails de la désuète ligne Auch-Agen l'occasion de réinventer la politique de gestion des déchets – de même à Capvern pour le 65. « Le pétrole va devenir de plus en plus cher et le coût du transport par train va en conséquence devenir de plus en plus compétitif » avance Roland Salès. Un hiatus dans les ambitions des deux parties qui met en lumière un déficit démocratique à en croire l'opposition.
« Ils veulent ce jouet, ils veulent ce bel outil »
L'absence de réunion publique de concertation ne passe pas, pas plus que la délégation des compétences échues aux conseillers communautaires vers les seuls « techniciens » de la nouvellement créée société publique exploitante, qui mettront les responsables politiques « devant le fait accompli au moment d'augmenter la taxe ». Pour Henri Marseillan les trente millions d'euros investis, pour moitié via des prêts (banque des territoires, banques privées), se repercuteront nécessairement sur la facture du contribuable, quand Tri-O assure que le prix d'enlèvement est stable et devrait donc couvrir les frais consentis à la construction et à l'exploitation du site de Masseube. « Qu'il vienne l'exprimer s'il n'a pas peur » lancent comme un défi les massylvains refractaires à Francis Dupouey, lui reprochant une certaine folie des grandeurs en dépit du bon sens et un manque d'égard pour la population. Le président de Tri-O se réjouit d'avoir vu le barycentre géographique de la zone d'exploitation viser Masseube aux dépends, par exemple, de Lannemezan. Mais sur le Plateau justement, la question d'un nouvel incinérateur a fait l'objet d'une réunion publique le mois dernier, en présence des industriels, des collectifs d'opposants, et des habitants curieux. Une différence de traitement qui interroge les Gersois, qui dénoncent « un réseau, un maillage » institutionnel opaque.
La disparition d'une carte hydrogéomorphologique des registres de la DDT du Gers (effectivement introuvable) a remis une petite pierre dans la fronde d'Henri Marseillan. Un trou dans la raquette qui a fait s'évanouir du domaine public le tracé des crues exceptionnelles du Gers sur la commune de Masseube. Si plusieurs fonds de carte restent accessibles, faisant apparaître les montées d'eau potentielles en cas d'aléas faibles à forts, le risque exceptionnel qui remonte jusqu'au site du centre de tri n'est lui plus visible. « Est-ce qu'il faut encore jouer avec les probabilités » interroge ce riverain, face au danger, certes faible, de voir dégagés dans la nature « les produits chimiques contenus dans les déchets tels que des pesticides, des solvants ou des acides, causant des dommages importants à l'environnement ». Une roulette russe sans balle dans le barillet pour les gestionnaires du centre de tri, sur laquelle l'avocat de Tri-O aurait ironisé, à en croire le collectif Protégons Masseube : « si c'est inondé ils auront le premier étage ». De quoi continuer la partie de tennis de table en salle de repos – probablement pas prévue dans les plans – les pieds mouillés.
V.M