Crise agricole : "il y a une vraie volonté d'apporter des réponses concrètes aux agriculteurs", entretien avec le député gersois Jean-René Cazeneuve

24 janvier 2024 - 14:28

Le mouvement de contestation des agriculteurs dans le Sud-Ouest ne faiblit pas. Dans le Tarn-et-Garonne, la Haute-Garonne, les Hautes-Pyrénées, le Lot-et-Garonne, ou encore le Gers, les agriculteurs multiplient les actions pour dénoncer un quotidien devenu trop difficile, entre hausse des charges, redoublement des normes, et maladies qui déciment les élevages. Alors que le mouvement s'étend et se durcit dans l'attente de "mesures concrètes du gouvernement", le député de la majorité de la 1re circonscription du Gers, Jean-René Cazeneuve, s'exprime sur la grogne des agriculteurs.

Avant de commencer cet interview, vous souhaitiez réagir sur ce drame en Ariège, où une agricultrice et sa fille ont été mortellement percutées par une voiture sur le barrage de Pamiers...

Jean-René Cazeneuve, député Renaissance de la 1ère circonscription du Gers : "C'est un drame terrible qui est arrivé mardi matin en Ariège. J'exprime toute ma sympathie et mes condoléances à la famille des victimes et aux agriculteurs ariégeois. Je suis vraiment scandalisé parce que nos agriculteurs manifestent dans la dignité, pacifiquement, et donc je crois qu'il faut évidemment respecter ce droit à manifester."

Malgré ce drame, le mouvement de contestation se poursuit, il se durcit même avec de très nombreux points de barrage érigés un peu partout sur le sud-ouest, que répondez-vous à la colère des agriculteurs gersois ? 

"Les attentes des agriculteurs, je les connais. Je passe beaucoup de temps avec nos agriculteurs dans les élevages, dans les différentes filières, je comprends parfaitement le sentiment de mal-être qu'ils ressentent. Sur les difficultés qu'ils ont à gagner leur vie de leur travail, on essaye d'y répondre avec les deux lois EGalim, qui ont pour vocation de protéger les revenus des agriculteurs, face aux industriels de l’agroalimentaire et à la grande distribution. Ce sont des lois extrêmement fortes, encore faut-il qu'elles s'appliquent correctement. Nous allons engager des contrôles supplémentaires pour nous assurer que ces lois sont appliquées correctement dans la grande distribution. Autre expression dans ce que j'entends du mal-être des agriculteurs, c'est leur place dans la société. Je l'ai fait à de très nombreuses reprises dans le passé, je voudrais encore aujourd'hui m'élever en faux contre cet agribashing permanent de la part d'un certain nombre de nos concitoyens, mais aussi de partis politiques qui viennent aujourd'hui au secours des agriculteurs, mais qui passent la majeure partie de leur temps à les dénigrer. Avec notamment des suspicions portées autour des agriculteurs qui prendraient l'eau au détriment d'autres usages, qui pollueraient avec l'utilisation des phytosanitaires, qui seraient aussi de gros émetteurs de gaz à effet de serre. Ils sont agressés en permanence. Je m'affiche à 100% derrière eux pour lutter contre cet état d'esprit qui génère ce malaise pour nos agriculteurs.

"Il faut trouver des solutions pour simplifier un certain nombre de normes"

Je les soutiens également dans leurs demandes. Ce ne sont pas seulement des demandes financières, ce sont vraiment des demandes de considération. Nous avons besoin de nos agriculteurs, ils nous font vivre. Nous avons besoin d'eux pour la souveraineté de notre pays, c'est absolument essentiel. Il faut trouver des solutions pour simplifier un certain nombre de normes. Je pense notamment au sujet des retenues d'eau. Il faut aujourd'hui faire en sorte que les agriculteurs puissent ouvrir des retenues d'eau plus facilement qu'ils ne peuvent le faire aujourd'hui. On a eu le droit à une pluviométrie extrêmement importante ces derniers mois, c'est dommage qu'on n’ait pas plus de retenues d'eau. Les agriculteurs sont demandeurs. Il faut mieux travailler avec les services de l’État, lever un certain nombre de freins pour qu'il y ait sur notre territoire, plus de retenues d'eau. Je prends cet exemple-là, mais il y en a d'autres de simplification de la vie administrative de nos agriculteurs que l'on doit mettre en place."

Outre des charges trop élevées, les agriculteurs dénoncent également des normes environnementales beaucoup trop lourdes, pour rappel l'Europe est le leader mondial en matière de normes environnementales, est-ce qu'on ne veut pas aller trop vite avec la transition écologique de l'agriculture ? 

"Il faut trouver le juste équilibre entre l'obligation de faire cette transition écologique pour des raisons de changement climatique que tout le monde connaît, mais éviter un drame social, et économique pour nos agriculteurs. C'est cet équilibre-là que j'essaye de porter à l'Assemblée nationale depuis presque 7 ans. Ça veut dire lutter contre les interdictions que certains préconisent. Nous on est pas dans l'écologie de l'interdiction, on est dans l'écologie progressiste. Il faut accompagner nos agriculteurs vers une agriculture plus durable, une adaptation de leurs outils, des semences. Il y a plusieurs solutions, mais il faut le faire  dans le temps, en concertation, et certainement pas brutalement. Il faut faire ça en bonne intelligence et pas trop rapidement."

Des voix s'élèvent pour dénoncer votre non-venue sur les barrages érigés par les agriculteurs gersois, qu'avez-vous à répondre à cela ? 

"Je suis actuellement sur Paris. J'irai à leur rencontre ce jeudi. J'ai eu au téléphone depuis le début du mouvement à plusieurs reprises les représentants syndicaux. Personne n'a de doutes dans le Gers sur mon soutien à l'Agriculture et aux agriculteurs dans leurs combats. J'ai beaucoup défendu dans le cadre du projet de loi et du budget en particulier sur les attaques du Mildiou. Je me suis également beaucoup battu pour les indemnisations de la filière canard et de la mise en place du vaccin, qui est plutôt un succès dans notre département. Je suis également de très près le sujet de la MHE, qui est une nouvelle menace pour nos agriculteurs. Un peu comme l'influenza aviaire au début quand elle est arrivée sur le territoire, on indemnisait, mais on avait pas vraiment de solutions à moyen terme. Avec cette nouvelle maladie bovine, il faut à la fois accompagner dans le court terme et indemniser nos éleveurs, mais aussi travailler collectivement pour mesurer les impacts de cette maladie sur les cheptels, et prévoir des mesures à moyen terme pour sauver la filière."

Est-ce qu'il ne faut pas également adapter la politique agricole régionalement ? On s'aperçoit par exemple que dans le Gers on retrouve des problématiques que l'on ne rencontre pas dans d'autres départements du pays, comme avec la MHE, la grippe aviaire, ou le Mildiou...

"C'est justement la difficulté de la réponse que le gouvernement doit apporter aux agriculteurs. La situation des agriculteurs est très différente d'une région à un autre, quelquefois d'un coteau à un autre coteau, en fonction de la taille des exploitations, des intempéries qu'ils ont eues et qu'ils n'ont pas eues. Il faut avoir des réponses qui soient adaptées, personnalisées pour chacun de nos agriculteurs. Ça amène aussi à une réflexion sur la solidarité qu'il doit y avoir entre les différents bassins viticoles. Le bassin Armagnac-Gascogne a beaucoup souffert ces trois dernières années avec le gel, la grêle, puis les excédents d'eau cette année. D'autres bassins en France, je pense notamment au Champenois, ou encore à la Bourgogne,ont fait eux des années exceptionnelles. Donc il se pose la question de comment on organise la solidarité entre les agriculteurs ? On a mis en place une assurance récolte il y a maintenant de cela trois ans, il faut peut-être la généraliser, pour assurer pour chacun de nos agriculteurs un minimum de revenu sur une récolte minimale. Il y a toute une réflexion à avoir pour apporter des aides ciblées aux agriculteurs qui sont les plus touchés et organiser un système assurantiel qui soit plus efficace sur l'ensemble du territoire."

Beaucoup d'agriculteurs dénoncent également une concurrence déloyale, avec une importation de plus en plus massive de denrées alimentaires, la France doit-elle être plus sévère sur ce sujet ?

"Je comprends parfaitement leur colère à ce sujet. Il y a normalement une réciprocité des normes, mais je crois qu'il y a beaucoup de pays qui trichent par rapport à ça, et ce n'est pas acceptable. La France est le pays qui a l'alimentation la plus saine à tout point de vue, on ne peut pas leur imposer des normes d'un côté qui vont pénaliser leur coût, rendre leur production plus chère, et importer des produits d'autres pays sur lequel on n’aurait pas un contrôle équivalent. Il faut absolument lutter contre ces importations qui ne respectent pas les normes qui s'imposent d'un point de vue alimentaire à nos agriculteurs. Mais attention aussi au repli dans le monde agricole, on a aussi besoin d'exporter. Notre vin s'exporte par exemple extrêmement bien. Si vous empêchez les Côtes de Gascogne, ou l'Armagnac de s'exporter, vous allez les priver d'une part très importante de leurs revenus. On a toute une série de production française qui s'exporte. II faut pas non plus se dire qu'il faut fermer nos frontières à tout échange en particulier sur le plan alimentaire. Il faut s'assurer, plus que ce l'on fait aujourd'hui, que toutes les importations de produits respectent exactement le même cahier des charges que celui que nous demandons à nos agriculteurs."

Les agriculteurs d'Occitanie exigent la venue du Premier ministre, Gabriel Attal, dans les plus brefs délais, avez-vous échangé avec lui à ce sujet ?

"Je me suis entretenu avec lui ce matin. Il s'est engagé à venir dans le sud-ouest assez rapidement, donc j'imagine d'ici ce week-end. Je ne sais pas encore où il ira, il a plusieurs possibilités. En tout cas, il viendra dans le Sud-Ouest à la rencontre de nos agriculteurs."

Vous lui avez suggéré de venir dans le Gers ?

Évidemment, je pense qu'il a de bonnes raisons de venir dans le Gers puisque toutes les problématiques rencontrées actuellement par le monde agricole (MHE, Mildiou, bio), tout ça existe dans le Gers, il aurait la possibilité de voir de plus près tous ces sujets. Il y a toutefois d'autres départements qui seraient des destinations pertinentes. C'est maintenant un dialogue qu'il doit y avoir avec les autres organisations syndicales. 

Les agriculteurs se mobilisent depuis près de 5 jours d'affilée dans le Gers, est-ce que vous craignez que le conflit s'enlise ? 

"Je crois que les messages sont passés. Notre gouvernement est sur le terrain. Le ministre de l'Agriculture, Marc Fesneau, multiplie les déplacements sur le terrain. Le président de la FNSEA, principal syndicat agricole, a été reçu par le Premier ministre. Les sujets sont connus. On a commencé déjà à apporter des réponses, je pense, notamment à la Loi Egalim, pour faire en sorte que les agriculteurs soient rémunérés à la juste valeur de ce qu'ils produisent. Il faut multiplier les contrôles auprès de la grande distribution qui ne joue pas toujours le jeu. Il y a une vraie volonté d'apporter des réponses concrètes aux agriculteurs."

Doit-on s'inquiéter pour l'avenir de notre agriculture ? 

E.R

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