Certains tendent la perche, d'autres ne demandent qu'à la prendre et à sauter avec. Aucun record du monde n'est tombé à Jacques-Fouroux, mais un monde record s'est massé sur le tartan auscitain pour la journée « du Stade vers l'Emploi » co-organisée par la Ligue d'Athlétisme d'Occitanie et Pôle Emploi du Gers, avec le soutien actif de l'Athlétic Club Auscitain et sa dizaine « d'animateurs ».
Près de quatre-vingt demandeurs d'emploi et représentants de différentes entreprises gersoises ont troqué la chemise, la veste, voire le costard, pour un plus confortable deux pièces short/t-shirt, passant du stress de l'entretien à l'adrénaline de la compétition (amicale bien entendu). Réunis en équipes sans distinction de sexe, d'âge et, c'est important, de « statut », les volontaires ont pu se tester sur six ateliers athlétiques aux consignes simples mais à la réalisation (un peu plus) complexe – courir vite, courir loin, sauter, lancer, motricité, ainsi qu'un quiz sur l'athlétisme.
L'objectif de la journée n'étant pas de repérer les futurs Armand Duplantis, ces activités physiques ont surtout pour but de permettre aux participants de démontrer leurs soft skills, chers aux nouveaux process de recruiting. Trêve d'anglicismes. Les demandeurs d'emploi, dans l'ignorance (réciproque) de l'identité des recruteurs, peuvent logiquement se dévoiler « au naturel », libérés du poids de l'entretien classique et de son asymétrie inévitable. « En entretien on est plus à faire attention à ce qu'on dit, à se tenir, à être un peu freiné par l'enjeu. Là ça se lâche, il y a de l'ambiance c'est hyper sympa » confirme Nicolas Lacoste, directeur incognito du McDonalds de L'Isle-Jourdain dont le mollet n'aura fait qu'un petit tour sur la piste : « c'était très bien parti avec ces petits jeux et ça aurait été sympa de continuer … mais je vais y retourner après, j'attends que la glace fasse effet ».
« Ca permet de rencontrer des personnes qu'on n'avait pas l'habitude de rencontrer »
A défaut de pouvoir se mettre en valeur un javelot en main le recruteur a le temps d'observer ses compères matinaux. Moins dans leurs performances en compétition que dans les comportements adoptés face à celle-ci. « Moi je marche beaucoup au feeling. Sur les gens qui vont vers les autres, les gens spontanés. On va rechercher un peu de leaders, de gens qui mettent l'ambiance, qui rigolent. Ca peut être sympa au niveau d'une entreprise ». Un état d'esprit détente pas forcément partagé par tous les recruteurs. « C'est la compet' jusqu'au bout … mais rigolo quand même » s'esclaffe Sabrina Denat, consultante pour Randstad plutôt à l'aise sur l'atelier bondissements, animé par deux athlètes de l'A.C.A qui ont pris de leur temps pour permettre au « Stade vers l'Emploi » de tourner. Tous les participants ne sont pas aussi faciles quant il s'agit de s'improviser grenouilles, mais c'est aussi l'intêret de l'évènement : « ça permet de rencontrer des personnes qu'on n'avait pas l'habitude de rencontrer ». Les profils varient, les parcours aussi, des jeunes fraîchement sortis de C.A.P. Cuisine aux ex-managers en recherche d'une nouvelle expérience. Les entreprises de tous domaines se sont aussi bousculées dans les starting-blocks, pour 16 retenues à l'arrivée, proposant toutes des postes à pourvoir.
En attendant l'après-midi, où tombent les masques, on joue (beaucoup) et on se jauge (quand même un peu). En attendant des surprises ? « Je pense que ça va être drôle quand on va dévoiler qui nous sommes réellement, ça va peut-être changer au niveau des comportements » confie Sabrina Denat. Les comportements, les personnalités, c'est aussi ce que les demandeurs d'emploi évoquent, à l'instar d'Océane, en quête d'un poste « en librairie dans le meilleur des mondes » et pas venue pour « jouer stratégique ».
Une nouvelle façon de recruter dans un département en situation de quasi-plein emploi
Pas de librairie dans le panel des entreprises présentes, mais l'après-midi, plus fidèle à l'esprit salon pour l'emploi, a pu offrir aux demandeurs d'emploi une occasion d'élargir leurs réseaux. « Cette synergie du matin les pousse à sortir du cadre et à aller voir tout le monde » indique Jean-Marc Redon, chargé de mission Pôle Emploi et animateur de la journée. Il évoque par exemple ce représentant Decathlon, que « deux personnes sont spontanément venus voir grâce à [s]a personnalité, alors qu'ils ne cherchaient pas du tout de poste dans ce domaine ». Une manière plus ouverte de voir l'embauche, au-delà (dans un premier temps) des traditionnels calculs coûts-avantages. « Dans le Gers nous sommes dans une situation de quasi-plein emploi. Si nous ne changeons pas les processus de recrutement, des postes resteront vacants » clame Hélène Poliart, directrice territoriale déléguée Gers/Hautes-Pyrénées.
Présent dans la matinée, le maire d'Auch Christian Laprébende se réjouit, un brin cocardier, de voir sport et emploi s'allier sur le « super équipement » du Moulias. « Je fais partie d'une génération où les meilleurs sportifs rentraient dans l'administration ou les entreprises locales pour rester [à Auch]. Les employeurs jouent un rôle dans le tissu sportif ». L'ACA, club hôte qui ne croule pas sous le nombre de partenaires - comme l'ensemble de l'athlétisme -, ne peut que se faire l'écho de ces mots.
V.M